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Sabbat et création dans le Nouveau-Testament

Ma seconde raison pour croire à la permanence du principe et de la pratique de l'observation du Sabbat, est l'allusion implicite de l'origine du Sabbat, à la création, qu'on trouve dans les trois passages du Nouveau Testament, que nous allons examiner. Le point de vue de l'abrogation du Sabbat est basé sur la supposition que l'Ecriture ne considère pas l'observation du Sabbat comme une ordonnance de la création pour l'humanité, mais comme une institution provenant de Moïse, donnée exclusivement aux Juifs, et abrogée par le Christ, de même que le reste des lois de Moïse.

D'après moi, un tel raisonnement est discrédité par au moins 3 passages du Nouveau Testament qu'on considérera brièvement dans ce chapitre.

1. Marc 2.27

La première référence du Nouveau Testament à la création, comme origine du Sabbat, se trouve dans Marc 2.27. Dans ce passage, Jésus réfute l'accusation d'une violation du Sabbat, lancée contre Ses disciples qui soulageaient leur faim, en arrachant des épis de blé cru, en disant: «Le Sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat.»

Il convient de noter que le Christ réfuta la charge d'une violation de Sabbat en se référant à l'intention originale du Sabbat, qui est de réaliser le bien-être physique et spirituel : «Le Sabbat a été fait pour le bien de l'homme; l'homme n'a pas été fait pour le Sabbat" (Mc 2.27 FC).

L'origine et la fonction du Sabbat.

Le choix des mots de Notre Seigneur est significatif. Le verbe «fait- genomai» fait allusion à l'origine du Sabbat, et le mot «homme- anthropos» suggère sa fonction humaine. Ainsi, pour établir la valeur humaine et universelle du Sabbat, le Christ fait appel à son origine véritable, juste après la création de l'homme. Pourquoi? Parce que, pour le Seigneur, la loi « du début » demeure suprême[1].

L'importance du dessein original de Dieu est accentuée dans un autre cas, quand, en réprouvant la corruption de l'institution du mariage, qui eut lieu sous le code de Moïse, le Christ retourna à son origine édénique, en disant: «Au commencement il n'en était pas ainsi" (Mt 19.8). Le Christ trace ainsi le mariage et le Sabbat à leur origine, à la création, afin d'éclaircir leur valeur fondamentale et leur fonction humanitaire[2].

Le bien-être humain, est-il supérieur au Sabbat?

Certains auteurs ont interprété ce fameux énoncé du Christ comme signifiant que le «bien-être de l'homme est supérieur au repos du Sabbat»[3], et puisque le Sabbat «ne signifie plus des bénédictions mais des privations, il avait failli dans son but divin, et par conséquent, le soulèvement ou l'inobservation du Sabbat n'était pas un péché»[4].

Le moins qui peut être dit de cette interprétation, c'est qu'elle attribue à Dieu l'imprévoyance humaine d'avoir donné une loi qui ne pouvait accomplir son dessein projeté, et qu'Il fut forcé, par conséquent, de l'abolir. D'après ce raisonnement, la validité d'une loi divine est déterminée non par son but, mais plutôt, par la façon que les hommes l'emploient ou l'abusent. Une telle conclusion ferait de l'homme, plutôt que Dieu, l'arbitre ultime qui détermine la validité de n'importe quel commandement.

De plus, interpréter ceci comme signifiant que le «bien-être de l'homme est supérieur au repos du Sabbat,» impliquerait que le repos du Sabbat fut imposé arbitrairement sur l'homme pour restreindre son bien-être. Mais cette interprétation est contraire aux mots véritables du Christ: «Le Sabbat,» dit-Il, «a été fait pour le bien de [dia] l'homme; l'homme n'a pas été fait pour le Sabbat» (Mc 2.27FC). Ceci signifie que le Sabbat prit naissance (ageneto) après la création de l'homme, non pour faire de lui un esclave de règles et de règlements, mais pour assurer son bien-être physique et spirituel.

Le bien-être de l'homme n'est pas restreint mais garanti par une véritable observance du Sabbat. Alors, par cette affirmation mémorable, le Christ n'a pas abrogé le commandement du Sabbat, mais Il établit sa validité permanente en faisant appel à la création originelle, quand Dieu détermina sa fonction, destinée au bien-être de l'humanité.


2. Jean 5.17 "Moi aussi je travaille"

Une seconde allusion à la création, comme origine du Sabbat, se trouve dans Jean 5.17. Etant accusé d'avoir guéri un paralytique le Sabbat, le Christ se défendit en disant: «Mon Père travaille jusqu'à présent. Moi aussi Je travaille». Dans des études précédentes, j'ai montré comment le fait que Dieu «travaille» a été interprété traditionnellement soit comme, de soins continuels (cura continua) , ou d'une création continuelle (creatio continua); et que l'adverbe «jusqu'à présent» a été compris comme signifiant «continuellement, toujours»[5]. La conclusion injustifiée qui résulte d'une telle interprétation a généralement été que le travail continuel de Dieu, soit dans la création ou la préservation, outrepasse et abroge la loi du Sabbat.

Un travail créateur ou rédempteur?

En premier lieu, cette conclusion ignore que dans l'évangile de Jean, le travail et les oeuvres de Dieu sont à plusieurs reprises, identifiés non à la création ou la préservation, mais à la mission rédemptrice du Christ (voir Jean 4.34; 6.29; 10.37-38; 14.11; 15.24; 9.3). Secondement, l'adverbe «jusqu'à présent» se rapporte non à la constance, mais à l'inauguration et à l'aboutissement du travail de Dieu. En autres mots, Dieu travaille jusqu'à cette heure même, depuis le premier Sabbat et jusqu'à la conclusion de Son travail- le dernier Sabbat.

Une allusion au Sabbat de la création.

L'adverbe «jusqu'à présent» fait allusion au Sabbat de la création en présupposant un «commencement» et une «fin». Le commencement est le Sabbat de la création quand Dieu acheva la création, et la fin est le dernier Sabbat quand la rédemption sera terminée. Les Sabbats entre le premier et le dernier Sabbat sont pour Dieu et Ses créatures (Jn 9.4), non un temps de repos apathique, mais de travail intéressé pour le salut de l'humanité.

Le fait que le Christ fut allusion au Sabbat de la création pour justifier la légitimité de Son ministère rédempteur à ce jour, on conclue que Jean 5.17 nous fournit un endossement implicite de son origine édénique.

3. Hébreux 4.4

La troisième, et la référence la plus explicite du Sabbat de la création, se trouve dans le livre des Hébreux. Dans le quatrième chapitre de ce livre, l'auteur affirme la nature universelle et spirituelle du repos du Sabbat en attachant ensemble deux textes de l'Ancien Testament: Genèse 2.2 et Psaumes 95.11. Par le premier, il trace l'origine du repos du Sabbat jusqu'à la création, quand «Dieu se reposa de toutes ses oeuvres le septième jour» (Hébreux 4.3; voir Gn 2.2-3). Par le dernier (Ps 95.11), il explique que la portée de ce divin repos renferme les bénédictions du salut pour ceux qui entrent personnellement dans le repos de Dieu (Hé 4.3,5,10)[6].

L'origine à la création et non du temps de Josué.

Notre intérêt immédiat n'est pas de comprendre la signification du repos mentionné dans ce passage, mais plutôt de noter que l'auteur trace ses origines, non aux temps de Josué, au temps de l'établissement (Hé 4.8) comme le soutien Willy Rordorf[7]; mais jusqu'à la création, quand «Dieu se reposa de toutes ses oeuvres le septième jour» (Hé 4.4).

Le contexte indique clairement que l'auteur se réfère aux «oeuvres» de la création, puisqu'il explique que «les oeuvres de Dieu étaient cependant faites depuis la fondation du monde» (Hé 4.3). La valeur probatoire de cet énoncé est accentuée par le fait que l'auteur n'argumente pas pour l'origine du Sabbat à la création, mais plutôt, il considère ceci comme admis pour expliquer le but ultime de Dieu pour Son peuple. Ainsi, dans Hébreux 4, l'origine du Sabbat, à la création, est non seulement acceptée, mais aussi présentée comme la base pour comprendre le dessein ultime de Dieu pour Son peuple.


Conclusion

La conclusion qui ressort de ces trois textes brièvement considérés dans ce chapitre, est que le Nouveau Testament est d'accord avec l'Ancien Testament en envisageant le Sabbat comme une institution de la création, destiné au bien-être de l'humanité.

Historiquement, certains ont plaidé pour l'origine mosaïque du Sabbat. Par exemple, les rabbins palestiniens, au temps où les forces hellénistiques pressaient pour un abandon radical de la religion Juive, enseignèrent que le Sabbat fut donné par Moïse, exclusivement pour l'Israël. Ce point de vue exclusif et nationaliste du Sabbat, fut inspiré par la nécessité de préserver l'identité Juive, particulièrement au temps critique d'Antiochos IV Epiphane. Cette notion de l'origine mosaïque, et de la nature exclusive juive du Sabbat, fut adoptée plus tard par certains des premiers Pères; par des groupes radicaux de la Réforme, et plus récemment, par des dispensationalistes modernes.

D'un autre côté, le point de vue de l'origine du Sabbat à la création, peut être trouvé, historiquement, dans les plus anciennes et principales traditions Juives; parmi plusieurs observateurs du Dimanche qui ont essayé de justifier le Dimanche comme étant le Sabbat chrétien, en faisant appel à l'origine de ce dernier, à la création; et parmi les observateurs du Sabbat du septième jour.

Le support historique prépondérant pour l'origine du Sabbat, à la création, n'est pas le critère pour accepter ce point de vue comme vérité. La validité de la doctrine biblique n'est pas déterminée par la majorité des points de vue historiques. La seule affirmation qu'on peut légitimement faire est que la croyance dans le Sabbat de la création est profondément enraciné dans les saintes écritures et l'histoire.

Note de bas de page


[1] DONALD A. CARSON soutient que le verbe genomai ne peut pas être pris comme «un mot technique pour [le verbe] créer» car ses significations se varies selon le contexte. («Jesus and the Sabbath in the Four Gospels,» de From Sabbath to Lord's Day: A Biblical, Historical, and Theological Investigation, éditer par DONALD A. CARSON, Grand Rapids, 1982, p.89.) Cette observation est correcte, mais le contexte suggère que le verbe se rattache à la création originelle du Sabbat, pour au moins deux raisons: D'abord, parce que l'énoncé (2.27) termine l'argument du Christ sur les fonctions humanitaires du Sabbat (2.23-26) en pointant à son but original et ainsi, à son but final. Secondement, parce que la revendication de suzeraineté du Christ sur le Sabbat (2.28) dépend du fait qu'Il a créé le jour pour le bien de l'homme (2.27). Pour plus d'information, veuillez voir mon analyse de ce passage dans Du Sabbat au Dimanche, éd. P. Lethielleux, Paris, 1984, pp.46-50.

[2] DONALD A. CARSON s'oppose de tirer un parallèle entre Mt 19.8 et Mc 2.27 parce que dans ce dernier, la locution «au commencement» est absente. Ainsi, d'après Carson, Jésus fait appel «non à un temps déterminé, mais à un but déterminé» (note 1, p.90). Mais le temps et le but, peuvent-ils être réellement séparés? Le Christ, n'a-t-Il pas établi le but du mariage en se référant au temps de son origine? Pareillement, n'est ce pas le but humanitaire du Sabbat qui est établi par la référence au temps quand le jour fut créé?

[3] Voir par exemple C. S. MOSNA, Storia della Domenica dalle Origini Fino agli Inizi del V Secolo, Rome 1969, p.173.

[4] WILLY RORDORF, Sunday, The History of the Day of Rest and Worship in the Earliest Centuries of the Christian Church, Philadelphia, 1968, p.63.

[5] Pour mon analyse étendue de Jean 5.17, voir Du Sabbat au Dimanche, éd. P. Lethielleux, Paris, 1984, pp.33-41; et aussi «John 5:17: Negation or Clarification of the Sabbath?», Andrews University Seminary Studies 19, Spring 1981: 3-19.

[6] Mon analyse d'Hébreux 4.1-11 se trouve dans Divine Rest for Human Restlessness, Rome, 1980, pp.164-170.

[7] WILLY RORDOFF soutient que le Sabbat fut premièrement introduit après l'occupation de Canaan à cause des considérations sociales et économiques (note 4, pp.12-13).

(Ce texte est extrait de "Le sabbat dans le Nouveau-Testament" par Samuele BACCHIOCCHI)